Tribune libre

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Message adressé au sommet humanitaire mondial

Crises croissantes, mutations rapides : repensons notre réponse collective

 

Les humanitaires sont perpétuellement en quête d’ordre. En dépit (ou peut-être à cause) du chaos dans lequel nous évoluons quotidiennement, nous ressentons un besoin pressant de catégoriser et d’organiser. Nous distinguons les mandats, nous classons en secteurs et nous réagissons par phases.

L’exercice a bien sûr quelque chose d’artificiel et nous en sommes bien conscients. Lorsqu’un conflit éclate ou lorsque frappe une catastrophe, nous réagissons, nous nous adaptons, nous innovons et nous trouvons des solutions inédites aux problèmes inattendus. Mais l’urgence passée, nous utilisons ces expériences pour reclasser, affiner et recentrer, faisant ainsi émerger un nouvel ordre.

Les transformations dont nous avons été témoins au cours des cinq dernières années ont contraint certains d’entre nous à questionner la pertinence des fondements mêmes de cet ordre. Nous voyons toujours plus de conflits prolongés, qui plongent les populations dans la détresse et qui rendent difficile la classification des situations du point de vue humanitaire. Il est de plus en plus fréquent que des communautés soient frappées par une conjugaison de maux : des conflits aggravés par des catastrophes, des catastrophes exacerbées par les changements climatiques et par les risques considérables que suscite une urbanisation à tout va. Nous voyons les communautés prendre des initiatives, gagner en résilience, mais aussi éprouver des besoins très spécifiques.

Parallèlement, la fragilité et les besoins humanitaires se mondialisent. Nul ne saurait plus prétendre aujourd’hui que les souffrances et la vulnérabilité sont l’apanage de l’hémisphère sud (à supposer que cela ait jamais été vrai). La majorité des pauvres vivent dans des pays à revenus moyens et élevés. L’arrivée, en 2015, de plus d’un million de migrants vulnérables sur les rivages de l’Europe a montré les conséquences régionales et planétaires qu’entraînent des souffrances chroniques et sans issue.

Les besoins évoluent; notre manière de réagir doit s’adapter en conséquence. Le sommet humanitaire mondial représente une occasion parfaite. Les réponses collectives et concertées doivent dépasser les frontières, les conceptions et les mandats traditionnels. Aucune organisation ne peut espérer répondre seule aux besoins des communautés vulnérables.

«Le système international continue d’accorder une importance excessive aux acteurs internationaux sans laisser aux organisations locales une influence suffisante sur la prise de décisions et l’accès au financement global de l’action humanitaire.»

Il est essentiel que ces partenariats englobent le rôle primordial des organisations humanitaires locales, dont les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge. Le système international continue d’accorder une importance excessive aux acteurs internationaux sans laisser aux organisations locales une influence suffisante sur la prise de décisions et l’accès au financement global de l’action humanitaire.

Ce déséquilibre doit être corrigé. Si l’importance des acteurs internationaux est hors de doute, les capacités des acteurs locaux guidés par des principes doivent devenir une priorité. Ces acteurs doivent être vus comme d’authentiques partenaires et non comme de simples agents d’exécution; les groupes intervenant dans des situations dangereuses doivent bénéficier d’une protection et d’une couverture d’assurance. Pour autant, il faut se garder de tomber d’une forme de déséquilibre dans une autre. Nous appelons de nos vœux un système qui mise sur les atouts complémentaires des acteurs locaux, nationaux et internationaux. Il y aura toujours des situations dans lesquelles la neutralité des organisations internationales sera indispensable. Il importe, en pareil cas, de démanteler rapidement et complètement les obstacles à l’accès aux victimes pour les acteurs internationaux.

Une fois atteint l’équilibre optimal, nous pourrons répondre plus efficacement à tous les besoins. En tablant sur des relations durables et mutuellement avantageuses entre partenaires locaux et internationaux, nous serons en mesure de fournir un appui plus soutenu aux communautés frappées par des crises chroniques. Nous serons mieux à même de les aider à identifier leurs propres risques et leurs vulnérabilités et à y répondre, de les intégrer aux interventions et de leur permettre, à travers ce processus, de gagner en force et en résilience. Le rôle des agents humanitaires sera d’accompagner les communautés dans la recherche de leurs propres solutions plutôt que de prescrire des réponses à des questions que nous ne comprenons pas toujours parfaitement.

Cette démarche nous permettra de jeter des ponts entre les nombreux systèmes différents qui participent à la réponse humanitaire. La composante la mieux connue du plus grand nombre d’entre nous (ce que nous appelons souvent le système humanitaire «traditionnel») n’est qu’une partie d’un ensemble de systèmes divers agissant souvent de manière mal coordonnée.

Nous devons être ouverts au changement. Le sommet humanitaire mondial est une occasion telle qu’il ne s’en présente guère qu’une par génération de soutenir le changement à l’échelle du système tout entier. À nous de trouver le courage de saisir cette occasion et de franchir le pas.

What is the World Humanitarian Summit?

The World Humanitarian Summit will bring together heads of state, thought leaders, representatives from the private sector and humanitarian organizations of all sizes to Istanbul, Turkey in May 2016 in order to “set an agenda for change to make humanitarian action fit for the great challenges we face”, according to the United Nations, which is organizing the gathering.

Yves Daccord et Elhadj As Sy
Yves Daccord est directeur général du CICR; Elhadj As Sy est secrétaire général de la FICR.

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