Tribune libre – Résilience urbaine : Un Conte de deux villes

Tribune libre - Résilience urbaine : Un Conte de deux villes

Plus de la moitié de la population mondiale  réside aujourd’hui en zone urbaine; nous vivons, dit-on souvent, à l’ère des mégalopoles. Toutefois, pour décrire au mieux l’urbanisation effrénée de notre époque, j’emprunterais volontiers à Charles Dickens le titre Un Conte de deux villes. Dans la première ville, des gratte-ciel brillants, symboles de pouvoir, de commerce et de richesse, s’élancent vers le ciel; dans la seconde, des bidonvilles de fortune, bâtis par des personnes désespérées, s’étendent dans des zones insalubres, sujettes aux inondations, aux glissements de terrain et exposées aux maladies infectieuses.

Ces deux villes si différentes coexistent souvent côte à côte, mais elles s’éloignent l’une de l’autre toujours davantage, car le fossé séparant les riches des pauvres en milieu urbain se creuse et s’élargit. Le groupe intermédiaire — la classe moyenne — est pris en tenaille entre des salaires qui stagnent et des coûts qui augmentent, et les personnes au bas de l’échelle se trouvent de plus en plus exclues.

L’une des façons de rompre ce cercle vicieux consiste à encourager ce que l’on appelle la «résilience urbaine», c’est-à-dire la capacité fondamentale des gens de résister à des secousses imprévues afin que les avancées durement acquises en termes de revenus, de santé, de logement ou d’éducation ne soient pas anéanties en cas de catastrophe. Voilà qui est éminemment sensé; cependant, encourager la résilience urbaine exige davantage que simplement combattre les risques et les vulnérabilités spécifiques au moyen de projets et de programmes. Nous devons aussi nous attaquer aux facteurs essentiels qui referment le piège de la pauvreté sur les habitants des villes.

Certes, beaucoup de personnes défavorisées ont vu leur situation s’améliorer. Au cours des dernières années, la pauvreté a diminué et beaucoup plus de gens ont eu accès à l’éducation, à l’eau potable et aux soins de santé. Parallèlement, les organisations humanitaires et d’aide au développement redoublent d’initiative et s’efforcent de réduire les risques et les vulnérabilités avant que ne frappent les catastrophes ou les pandémies. Elles se montrent aussi plus inventives en soutenant des modèles locaux et durables de réduction des risques et de développement. Les quartiers et les lieux que l’on appelle des bidonvilles — dont on néglige souvent le dynamisme et les capacités d’innovation —, conçoivent eux-mêmes, avec ou sans aide extérieure, des solutions innovantes.

Pourtant, si ces solutions peuvent bel et bien étayer la résilience, elles ne font rien pour combattre, et encore moins pour inverser, les tendances de fond qui perpétuent les inégalités de revenus et de richesse, la cause profonde de la vulnérabilité en zone urbaine. Même si le revenu de ces habitants augmente un peu, le coût de la vie — logement, soins de santé, éducation, nourriture et eau — ne cesse de croître.

Une famille urbaine à faibles revenus consacre aujourd’hui une part plus importante que jamais de son revenu pour payer son logement, sans oublier les sommes importantes qu’elle doit dépenser pour des services essentiels comme la santé, l’éducation et l’alimentation. En parallèle, la ressource urbaine la plus précieuse de toutes — la terre — se raréfie. Avec la hausse vertigineuse des prix des terrains, les pressions en faveur de la construction l’emportent souvent sur les règles de base en matière de sécurité et sur la sauvegarde des ressources naturelles qui protègent les villes en cas de catastrophe.

Quelles doivent être nos priorités dans cette situation ?

Tout d’abord, les villes doivent redoubler d’efforts pour créer des logements sûrs et abordables. Cela exige une volonté politique à long terme, fondée sur la conviction que ces investissements profiteront à tous. Une planification plus avisée, des investissements dans des bâtiments résistant aux séismes, la fourniture de services essentiels comme l’eau potable et l’assainissement — qui réduiront, en aval, les dépenses de santé — permettront aux villes de réaliser des économies à long terme.

Nous devons ensuite réviser et améliorer les lois qui régissent la manière dont les pays et les villes se préparent aux crises et y font face. En 2010, par exemple, les Philippines ont adopté une loi nationale sur la gestion des catastrophes, qui exige des villes qu’elles réservent 5 % de leurs recettes à la réduction des risques de catastrophe. Ces réformes ont déjà notablement changé la donne dans de nombreuses villes du pays.

Les villes doivent à la fois actualiser et renforcer leur réglementation en matière de construction. La connaissance des codes de la construction progresse, mais leur application laisse encore à désirer dans de nombreuses villes où des millions de personnes vivent dans des maisons et des bâtiments ne répondant pas aux normes. Les villes doivent aussi parvenir à un meilleur équilibre entre les pressions en faveur du développement urbain et la protection des ressources naturelles leur permettant de faire face à des crises prévisibles.

Enfin, nous devons tous redoubler d’efforts pour éviter à tout prix le pire ennemi de la promesse que représente la ville : le conflit armé urbain. Les citadins qui subissent actuellement de tels conflits font preuve d’une incroyable résilience face aux pires épreuves. De nombreux acteurs humanitaires prennent des mesures héroïques pour les secourir. Pourtant, si nous ne repensons pas radicalement la manière dont les armées interviennent dans des villes densément peuplées, ne nous faisons aucune illusion : guerre urbaine et résilience urbaine sont incompatibles.

Ces objectifs sont ambitieux et peuvent paraître décourageants; pourtant, ils sont nécessaires et ils peuvent être atteints. Lorsque des catastrophes surviennent, l’argent afflue, les sociétés se mobilisent et les responsables politiques prennent des engagements. Ce même sentiment d’urgence doit nous animer aujourd’hui pour prévenir les crises et renforcer la résilience en milieu urbain. Il y faudra de l’initiative et du courage. Fort heureusement, la croissance des villes a aussi des aspects positifs : elles sont depuis toujours à la pointe de l’innovation et disposent, de nos jours, de plus de pouvoir, de moyens et d’influence. Le temps est venu de tirer parti de cette influence pour bâtir un avenir plus résilient pour tous les citadins, des plus riches aux plus pauvres.

Fouad Bendimerad

Directeur exécutif de Earthquakes and Megacities Initiatives, un groupe non gouvernemental de consultants scientifiques qui lutte pour la réduction des risques de catastrophe urbaine dans les métropoles et les zones urbaines en croissance rapide.

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