SPÉCIAL: Trust

«Ebola est une invention»

Analyser et combattre la méfiance à laquelle se heurtent les agents humanitaires en première ligne dans la lutte anti-Ebola exige avant tout d’écouter et de comprendre : ce sont les premiers pas pour rétablir la confiance au sein de populations rendues méfiantes par des années de conflit.

Ebola est le produit de la sorcellerie et les agents de santé ne peuvent rien y faire


Par:
Malcolm Lucard
Éditeur de magazine

Photos:
ICRC

Ce sont là quelques-unes des réactions auxquelles sont confrontés les agents de santé et les volontaires au sein des communautés dans lesquelles ils interviennent pour sensibiliser les habitants sur les techniques de prévention, pour vacciner ou pour inhumer sans risque les victimes de la maladie.

Ce type de croyance peut paraître absurde et irrationnel; après tout, les agents de santé et les volontaires risquent leur vie pour protéger les habitants contre un terrible fléau. Les médias, et même les messages diffusés par les organisations humanitaires, sous-entendent parfois que cette défiance à l’égard des motifs de l’action humanitaire repose simplement sur l’ignorance des avancées scientifiques ou s’explique par des peurs irrationnelles, voire par la superstition.

Pourtant, de l’avis même des personnes qui risquent leur vie en première ligne de la lutte contre Ebola, il faut se garder de tout jugement hâtif. Il est essentiel de comprendre que mêmes les rumeurs les plus invraisemblables peuvent, dans bien des cas, avoir une base factuelle. Il faut simplement se mettre à la place des personnes touchées par la crise.

Ainsi, alors que la violence armée dans le Nord-Kivu, en République démocratique du Congo (RDC), a fait des milliers de morts au cours des dix dernières années, seule une poignée d’organisations ont aidé les personnes touchées dans la région à faire face à cette épreuve. En revanche, dès le début de l’épidémie, les organisations ont afflué en nombre, équipées de véhicules tout terrain, d’équipement technique de pointe et d’étranges vêtements protecteurs.

Comme le relève Eva Erlach, responsable de l’engagement communautaire pour la FICR, «des communautés constatent une mobilisation internationale soudaine contre la maladie à virus Ebola, alors que les massacres — bien plus meurtriers que la maladie à leurs yeux — n’avaient jamais suscité rien de tel.»

S’ajoute à cela le fait que la maladie à virus Ebola et le conflit ne sont pas les seuls problèmes auxquels la population locale est confrontée. «Il ne faut jamais oublier qu’en RDC, le paludisme et les accouchements font plus de victimes qu’Ebola», relève Gwendolen Eamer, responsable principale de la santé publique dans les situations d’urgence pour la FICR. «Cette flambée d’Ebola est la deuxième de l’histoire par ordre d’importance, mais objectivement, elle a fait bien moins de morts que d’autres causes de décès.»

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Ebola n’existe pas : c’est une invention des ONG internationales pour gagner de l’argent.

C’est en gardant tout cela à l’esprit qu’il faut considérer l’idée que la crise a été fabriquée pour permettre aux agents humanitaires de gagner de l’argent. Comme le dit Gwendolen Eamer, «je ne pense pas que c’est vrai, mais on ne peut nier que lorsque des crises de ce genre surgissent, les organisations humanitaires lèvent des fonds et emploient beaucoup de personnel».

Si certaines des rumeurs (comme celle qui affirme qu’Ebola serait une invention) sont évidemment fausses, elles peuvent paraître en partie plausibles parce qu’une autre composante de la rumeur (le fait que les agents humanitaires gagnent de l’argent du fait de la maladie) semble comporter une part de vérité.

Quant à la croyance selon laquelle les agents humanitaires ou les agents de santé sont ceux qui diffusent la maladie, même s’il n’existe aucun élément de preuve que cela se soit jamais produit intentionnellement, il y a eu des cas de personnes infectées par le virus Ebola après s’être rendues dans un dispensaire pour une autre raison.

En l’absence de médias bénéficiant de la confiance du grand public — à quoi s’ajoute l’effondrement de nombreuses structures sociales en raison du conflit —, ce type de demi-vérités bénéficient d’un terreau fertile pour devenir d’authentiques rumeurs à grande échelle. Dans un tel contexte, les gens ont tendance à accorder du crédit à ce qu’ils entendent de la bouche des personnes en qui ils ont confiance : des proches, des voisins ou des dirigeants locaux.

Pour Gwendolen Eamer, la leçon importante à retenir est que, pour combattre efficacement la maladie à virus Ebola, les agents humanitaires doivent éviter de se sentir offensés ou de réagir sur la défensive. «La plupart du temps, la méfiance naît d’une réalité vécue. Il y a une part de vérité ou les craintes sont fondées sur quelque chose de vrai. Il faut simplement prendre le temps de se mettre à la place des gens.»

Un système permettant les retours d’information de la communauté

Une fois que ces perceptions sont mieux comprises, les agents humanitaires peuvent répondre à ces préoccupations au moyen de messages ciblés. Cette démarche fondée sur le bon sens n’a rien de nouveau. Au cours des dernières années, l’engagement communautaire et la redevabilité ont pris une importance croissante dans la compréhension des besoins des populations, depuis les réfugiés au Bangladesh jusqu’aux communautés de migrants en Amérique du Sud.

La FICR cherche maintenant à franchir un nouveau palier en mettant en place le premier mécanisme systématique de suivi des perceptions et des opinions des communautés dans une situation d’urgence. Dans le monde de l’aide humanitaire, on appelle parfois cela le «suivi des rumeurs», mais cette expression laisse entendre que le ressenti de la communauté manque de légitimité, raison pour laquelle la FICR lui préfère l’appellation «système Croix-Rouge de retours d’information de la communauté».

Pour ce qui est de la riposte à Ebola en RDC, ce système concerne aujourd’hui quelque 700 volontaires qui réalisent des consultations directes (plus de 130 000 à ce jour) dans le cadre de leur travail quotidien.

«Nous nous rendons dans toutes les communautés, et souvent nous frappons à toutes les portes, pour convaincre chaque habitant qu’Ebola existe vraiment et que la maladie est mortelle», explique Cheick Abdoulaye Camara, responsable de l’engagement communautaire pour la FICR en RDC. «Ce faisant, nous recueillons beaucoup d’informations très utiles, comme quand on nous rétorque : “vous nous dites de nous laver les mains, mais nous n’avons ni savon, ni vasques».

Photo: ICRC

Deborah est l’une des volontaires chargées de l’engagement communautaire et de la redevabilité. Elle diffuse des informations sur Ebola en se rendant au domicile des habitants, en organisant des séances d’éducation communautaire, en participant à des émissions de radio locale ou en produisant des performances de théâtre de rue.

Il est vital, explique-t-elle, de répondre aux préoccupations et aux besoins spécifiques des communautés, car avec cette maladie, chaque seconde compte. «Le virus est très dangereux et peut être trompeur, car ses symptômes ressemblent à ceux du paludisme, de la typhoïde ou du choléra. Il se répand parce que les personnes infectées ne se font pas soigner; certaines d’entre elles vont jusqu’à se cacher.»

Les données sont saisies par les volontaires Croix-Rouge dans une feuille de calcul, puis analysées par le Centre de lutte contre les maladies aux États-Unis, et ensuite communiquées à d’autres acteurs tels que Médecins sans Frontières (MSF), Oxfam, l’UNICEF et l’Organisation mondiale de la Santé, au moyen d’un tableau de bord en ligne confidentiel et interactif. «Ce type de suivi des perceptions et des opinions des communautés a déjà été entrepris, mais jamais à une telle échelle ni de manière aussi complète», explique Ombretta Baggio, conseillère principale de la FICR en matière d’engagement communautaire.

Ces données révèlent parfois des besoins extrêmement concrets, comme la nécessité de disposer de savon ou de vasques, ou des questions plus complexes, comme les interrogations des habitants au sujet de la vaccination. Pourquoi, par exemple, seules certaines personnes sont-elles vaccinées ? Si ces questions ne reçoivent pas de réponse, les gens risquent d’avancer leurs propres explications. Par exemple, la vaccination serait-elle réservée aux personnes qui ont des relations, familiales ou politiques ?

«Nous pouvons répondre à leurs questions et expliquer la stratégie suivie, qui consiste à vacciner d’abord les agents de santé, puis la notion de vaccination par cercles concentriques, et ainsi renforcer la confiance et l’engagement à l’égard des soins», dit Ombretta Baggio, qui se réfère à la pratique de créer un «cercle» de vaccination autour de la personne malade, en visant d’abord toutes les personnes qui ont été en contact avec un malade, puis les personnes en contact avec ce premier cercle.

Selon un article corédigé par Ombretta Baggio, Cheick Abdoulaye Camara et Christine Prue pour le Humanitarian Practice Network, les informations recueillies ont aussi conduit à apporter plusieurs changements concrets dans la manière dont certaines activités sont effectuées :

  • Le protocole des inhumations dans la sécurité et la dignité a été modifié pour permettre aux membres de la famille de participer aux inhumations en portant des équipements de protection.
  • Les équipes chargées des inhumations utilisent des sacs mortuaires transparents, afin que les proches puissent avoir une confirmation visuelle de l’inhumation de leur proche, tout en éradiquant les rumeurs selon lesquelles des organes seraient prélevés sur les morts pour être vendus.

Les données contribuent aussi à affiner les stratégies de communication, à fixer les priorités et à coordonner les messages. «Si chaque acteur extérieur diffuse des informations et des messages différents, la confiance s’en trouve vraiment ébranlée, relève Ombretta Baggio. Il en va de même si l’aide matérielle ou les messages ne répondent pas aux besoins et aux inquiétudes de la population.»

L’étape suivante consiste à faire en sorte que les informations soient utilisées non seulement pour formuler de nouveaux messages, mais aussi pour influer sur la manière dont les opérations sont réalisées. «En renforçant la confiance, on crée un enchaînement positif, car on obtient alors davantage d’informations de meilleure qualité, ce qui conduit à des interventions mieux adaptées, qui à leur tour créent la confiance», explique-t-elle.

En parallèle, les organisations humanitaires doivent aussi faire confiance aux communautés qu’elles veulent aider. «Les membres des communautés ont souvent des suggestions importantes à formuler, mais nous sommes parfois trop occupés pour nous arrêter et les entendre», dit Ombretta Baggio.

Il reste des lacunes. Ainsi, on ne dispose d’aucune donnée sur les zones dites «rouges», c’est-à-dire les lieux auxquels il est impossible d’accéder en raison du conflit. Pourtant, dans le déroulement de cette crise, le réseau de volontaires locaux et d’employés du Mouvement de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, de même que la présence de longue date du CICR en RDC, pourraient être fort précieux pour susciter l’engagement et la confiance des communautés locales et pour que, à terme, celles-ci reprennent à leur compte la riposte à la maladie. C’est l’une des raisons qui ont poussé la FICR à publier l’an dernier un guide sur les mécanismes permettant de solliciter et d’utiliser les informations émanant des communautés. Comme le dit Ombretta Baggio, «la Croix-Rouge a un rôle immense à jouer pour rétablir la confiance».

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